La pause
www.pause.pquebec.com
Le quart d'heure quotidien
Plan du site
Accueil
Peinture
Province de Québec
Musique
Lettres
calendrier
Avril  2017
 D  L  M  M  J  V  S
1
2
3
4
5
6
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
24
cercle
25
26
27
30
La terre a une peau et cette peau a des maladies ; une de ces maladies s'appelle l'homme. (Friedrich Nietzsche)


Vivre au Québec


UN PEU DE TOUT
Souvenirs d'enfance
Noël
Jour de l'An
Saint-Valentin
Pâques
Cabane à sucre
Saint-Jean-Baptiste
Halloween
Un chat, pourquoi ?
Musique
La religion
Le hidjab au Québec
Les Bougon
Les mots changent

IL ÉTAIT UNE FOIS
Beau bonhomme
La mémoire
Le fantasme de Roland

COÛT DE LA VIE
Coût de la vie
Salaires

POLITIQUE
Politique
Revenus - Dépenses


À propos
Contact




 

 

 

Jour de l'An



Ça se passait dans les années cinquante, soixante. Dans ce temps-là, swings, rigodons et sets carrés se dansaient dans toute la parenté.

Le 31 décembre, veille du Jour de l'An, chacun se préparait fébrilement. Aux environs de vingt heures, on se réunissait chez nos grands-parents qui possédaient une ferme laitière à quarante kilomètres de Montréal. Tantes, oncles, cousins, cousines rivalisaient de leurs plus beaux atours. Certains d’entre eux ne se rencontraient que dans les mariages ou les enterrements. Les conversations débutaient lentement sur des sujets anodins.

Pour plus d'intimité, les femmes se causaient dans la cuisine.

- "Comment vas-tu? Tu ne changes pas!"
- " Ah non? Tu crois vraiment?"
- "Je t'assure..., je suis contente pour toi."
- "Tant mieux! Ça me fait plaisir."

Il n'y a rien de mal à faire un petit mensonge, surtout lorsque ça fait plaisir! Puis, le ton montait. La voix était plus animée.

- "Ben voyons donc! Chanceuse!"
- "Mieux que ça, j’ai…"

Au salon, les hommes s'étendaient sur divers sujets, dont le travail à faire et les réparations autour de la maison.

- "J’ai dit à mon boss, que si je n’avais pas d'augmentation de salaire, je quittais la compagnie et je "partais" ma propre compagnie."
- "T’as bien fait" répondait Georges, qui ne croyait pas un mot de ce que son frère disait. C'était un bon gars, mais un peu fanfaron.

Mon grand-père, qui n'avait pas froid aux yeux, faisait sa tournée, offrant du vin, de la bière ou du "p’tit blanc". Il demandait à l'un de ses petits-fils de l’aider pour la distribution des liqueurs douces. Ce garçon de treize ans était enchanté et flatté de prendre cette responsabilité, car ses cousins/cousines étaient soit trop vieux (dix-sept ans et plus), soit trop jeunes, (dix ans et moins). Alors, l'honneur lui revenait. Toute la soirée, il guettait les verres vides pour les remplir ou les rapporter à la cuisine.

Ma grand-mère et l'une de ses filles mettaient la main aux derniers préparatifs, fignolant ceci ou cela pour le traditionnel réveillon. C’était surtout un prétexte pour une conversation intime.

- "Ton mari n’a pas encore de travail. Comment faites-vous pour vivre... ? Si t’as besoin d’argent, on est là."
- "Mman! On se débrouille. Ne t’inquiète pas pour nous."

Henriette était aussi menteuse que son mari. Mais c'étaient de pieux mensonges... pour ne pas inquiéter sa mère.

Michel, âgé de dix-huit ans, s’occupait du tourne-disque. Il apportait ses disques parce que ceux de grand-père dataient un peu.

- "Baisse un peu le son. On ne s’entend pas parler", criait grand-mère. Elle faisait sa demande par habitude, sachant très bien que sa requête était inutile.

Mon cousin Michel et sa "blonde" s’installaient au milieu de la pièce. C’était le signal. Les jeunes se précipitaient et la danse commençait. Ils accaparaient le plancher très tôt, sachant que plus tard les "vieux" demanderaient un autre genre musical. Plusieurs adultes se mêlaient aux plus jeunes, et s’amusaient ferme. L’atmosphère se réchauffait. La musique, et le ton des voix s'élevaient. Les rires fusaient. Ma grand-mère était heureuse, entourée de tout son monde. Quand grand-père se levait, il était temps de changer de disque! Ce goût pour les sets carrés, il l'a transmis à trois de ses fils. Il s'adressait à l'un d'eux.

- "Fiston, c’est à mon tour."

Michel cède sa place de disque-jockey. Un vieux disque est placé sur la table tournante. C’est un départ. Tous les adultes sont debout, par couples, formant un cercle parfait. Le grand-père "calle" le premier set carré, appelé aussi "set callé".

- "Promenade", "swinger la compagnie", "les femmes en dedans, les hommes autour".

Les danseurs suivent les directives comme ils peuvent. Les erreurs ne font qu’augmenter le plaisir. Cette danse durera douze minutes. Pour terminer la danse, le grand-père annonce:

- "Domino, les femmes ont chaud’’.

Pendant que ces danseurs se reposent, les jeunes reviennent sur le plancher avec une tout autre musique. Mais pas pour longtemps, car les vieux remettent ça. Cette fois, les jeunes embarquent dans la danse. C’est l’euphorie.

Changement au programme. Le grand-père sort son violon, Georges, son accordéon, et Paul "calle" la prochaine danse. Le violoneux, assis sur une chaise, bat le rythme en claquant ses souliers à semelle dure sur le plancher de bois franc. Trois danses plus tard, Jean, pompette, se joint aux musiciens. Il joue "de la cuiller". Il s’agit de faire claquer, entre une main et un genou, deux cuillers placées dos à dos.

Il fait chaud. Les vestons ont rejoint les manteaux d’hiver déposés sur le lit des grands-parents, le nœud de cravate s’est desserré ou la cravate est carrément enlevée, les manches des chemises blanches sont tournées. Les adultes s’amusent comme des enfants. Dans cette tempête de rires, une tante, un peu trop joyeuse, perd l’équilibre. Elle se retrouve sur le plancher, dévoilant ses dessous tout neufs. À treize ans, on regarde, figé, fasciné par le haut du bas de nylon et le porte-jarretelles ; on se crée un fantasme. Une claque derrière la tête nous ramène à la réalité. Plus embarrassé pour avoir été pris sur le fait que pour la claque, on cherche désespérément des verres vides à ramasser.

Jeunes et moins jeunes sont à bout de souffle et s’assoient. Georges laisse son accordéon et entame une série de chansons à répondre. Chacune des phrases de la chanson de Georges est répétée à l’unisson par toute la famille.

Minuit moins une, 10 secondes, 9… 3, 2, 1...

- "Bonne Année".

Tout le monde se serre la main, s’embrasse et se souhaite santé, bonheur et

- "Le paradis à la fin de tes jours’’.

Il y a des enfants qui dorment debout. On les couche où on peut.

Les jeunes reprennent la direction de la musique. Les moins jeunes discutent et réveillonnent. Plusieurs ne s’attablent pas immédiatement. La fête continue. Grand-mère crie alors:

- "Pour ceux qui ont faim, tout est sur la table de la cuisine. Servez-vous."

On sert le café. C’est terminé pour la boisson. Et jusqu’à trois heures du matin, pour ne pas dire six heures, les chanteurs se relèvent, alors que d’autres continuent à piger dans les plats de grand-mère.

Puis la fatigue se fait sentir, ça devient tout à coup plus calme. Ni chant, ni musique. Le ton de la voix a baissé comme pour ne pas réveiller les enfants. Les tantes rangent ce qu’elles peuvent. La grand-mère dit de laisser faire ça, qu’elle aura tout son temps demain pour s’en occuper. Un premier couple quitte en embrassant tout le monde. La fête est terminée. Un père attendri porte son enfant pourtant trop grand. On promet de se revoir bientôt. Les conversations continuent dans l’entre-porte. Le froid pénètre, la grand-mère gèle mais ne dit pas un mot, trop contente de sa soirée.

"Mon pauvre grand-père, y s’est couché, ben fatigué."


---


Introduction www.pause.pquebec.com
Tous droits réservés © 2002 - Pierre Bérard